24- A.Denis

Roman relais Episode 24

    — Allez ! Pousse toi de là ! Laisse moi conduire. Passe derrière avec Tonio. Allez ! Dépêche-toi !

La voix de José est si impérieuse que Diégo n’a d’autre choix que d’obéir. A peine ose-t-il murmurer :

  • Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

  • Justement, répond Tonio en le poussant si vigoureusement que sa tête heurta le montant de la porte. C’est toi qui vas nous le dire !

Mais Tonio ne monte pas de suite à côté de lui. Un sifflement bref. Un chien apparait qui s’installe le museau juste contre la joue de Diégo. Pas un labrador. Non. Un Cane Corso. Un molosse. D’ordinaire il s’agit de gros chiens paisibles. Pas celui-ci qui grogne sourdement. Manifestement il n’aime pas la tête de Diégo, ou bien son odeur qui confine à la puanteur par manque de propreté et par peur.

— Il m’obéit au doigt et à l’œil, gadjo n’oublie jamais ça. Il est capable de t’arracher le visage en un instant. Alors fais gaffe à ce que tu racontes ! On t’écoute !

La puissante voiture roule à nouveau, seule, sur l’autoroute.

— Alors tu parles ! s’énerve Tonio qui pousse un peu le chien qui montre instantanément une rangée de dents longues et acérées prêtes à le défigurer.

Il en a marre Diégo. Il faut que ça s’arrête. Décidément l’imagination de Jipé ne lui fait pas de cadeau ! Cet écrivaillon raconte n’importe quoi et lui réserve toujours le plus mauvais rôle. En finir ! Alors Diégo raconte son aventure. En détail. Tout depuis le début. Depuis Florence Rhodes.

  • T’es con gadjo ! dit parfois José.

  • Tu veux nous faire croire ça ? renchérit Tonio.

Diégo veut bouger, ses bras s’animent pour mimer ses paroles.

     — Donne la ceinture de ton pantalon ! s’écrit Tonio.

Devant le jappement du Cane Corso, Diégo s’exécute et Tonio lui ligote les mains ! Le voilà vraiment prisonnier !

Soudain un portable sonne. José prend la communication tout en gardant l’œil sur l’asphalte qui défile. Il le repose après de longues minutes.

  • C’était Frédo. Les flics sont arrivés à l’hôpital. Il y a une fille qui a été étranglée dans la chambre, dit-il froidement.

  • Et bien tu peux expliquer ça ? demande Tonio en excitant un peu le chien.

Et Diégo raconte l’infirmière, Julia, la seringue, l’intervention du vieux, son départ avec la Kadjar.

— Sois poli, le vieux est mon père, intervient José, courroucé.

La voiture a quitté l’autoroute, puis après plusieurs kilomètres, que le temps peut paraître long quand on ne sait pas où on vous emmène !, elle cahote sur un petit chemin empierré. Elle pénètre dans un enclos. Il y a d’autres véhicules et de nombreuses caravanes. Un feu de bois brûle au centre de la clairière. José ouvre la porte de Diégo.

  • Allez descend ! On va voir ce que Luis pense de ton histoire !

Diégo comprend qu’il est dans un campement gitan. Luis ? Qui est Luis ? Le chef sûrement. Il s’est mis difficilement debout. Son pantalon glisse sur ses chevilles. Ses fesses déclenchent des rires qui fusent provenant des caravanes alentours.

— Mais enfin, baisse-toi, retient-le ! hurle José qui le pousse vers une des caravanes devant laquelle siège un homme de haute stature, cheveux noirs de jais et regard de braise auquel José parle longuement en désignant Diégo de la tête de temps en temps.

Luis appelle Diégo et lui enjoint de s’asseoir à côté de lui.

— Tu vois gadjo ce qui cuit dans le feu ?

Diégo voit une grosse boule de terre qui rougit au milieu des flammes.

  • Je t’explique. On l’a recouvert de glaise et on laisse cuire doucement comme ça au feu, comme nos ancêtres l’ont toujours fait. Regarde bien gadjo. C’est un privilège de voir ça. Profites-en bien ! Les femmes ont cuit les pommes de terre avec du vin rouge, gadjo. Tu ne connais pas la recette, hein ? Tu vas voir. C’est bientôt cuit. Tu goûteras, je te le promets. Il n’y a pas beaucoup de gadjé qui ont eu ce privilège ! Profites-en bien ! Ce soir c’est la cérémonie du niglo ! J’ai appris ça dans ma famille à Latourbière-en-Forez. Tu as de la chance gadjo !

En effet quelques minutes plus tard la boule de glaise est sortie du feu puis cassée.

— Regarde gadjo comme c’est astucieux ! Les piquants sont tous partis dans la glaise. Tu vas manger et boire. Tu en as bien besoin. Tu apprécieras le niglo, tu vas voir !

Et Diégo affamé dévore une part de niglo de bon appétit sans savoir qu’il s’agit du hérisson. Il savoure la purée violette et il boit beaucoup de vin rouge. Un vin épais. Verre après verre. Nombreux ! La tête lui tourne ! Il entend Luis frapper dans ses mains. Et alors l’atmosphère change complètement.

Des guitares grattent avec ferveur, des voix chantent des mélopées envoutantes, rythmées et rapides. Les mains frappent en cadence.  Entre ses paupières mi-closes il entrevoit des femmes danser. Il lui revient alors dans son esprit embrumé une vieille poésie de Roberte Caron que son père lui récitait quand il était tout gosse. Il ferme les yeux.

«  Danse, danse Tzigane, Au son des tambourins, Auprès des caravanes, Et du feu qui s’éteint, Ton long jupon de toile, Aux parfums défendus, Tout rapiécé d’étoiles, Vient frôler tes pieds nus. »

Il veut voir la belle tzigane et ouvre un œil. Sa respiration s’arrête. Vanessa est là. C’est elle qui danse. Mais c’est impossible ! Quel tour lui joue encore Jipé ? Il ferme les yeux en se laissant à nouveau porter par la musique. Il est presque en transes. Il sent confusément quelqu’un s’approcher de lui. Il ouvre à nouveau l’œil.

Ce n’est plus la douce Vanessa qui apparaît. Horreur ! Julia !

Et Diégo s’évanouit !

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