17- A.Denis

Roman relais Episode 17

 

Eugène-Diégo a compris. Un froid glacial descend dans son dos sous la chemise hawaïenne. Une crampe intense vrille son estomac. Il fixe Julia les yeux exorbités. Puis un tremblement général secoue son corps. Un séisme dont le covid-19 n’est pas seul la cause. Il a peur ! Sa main fiévreuse se saisit du poignet de Jipé qu’il broie inconsciemment.

Diégo a compris. Pas Jipé. Jipé n’a pas pigé. Mais pourquoi Diégo me prend la main comme un étau ? Mais il me fait mal le con ! Comme s’il ne m’avait pas assez tabassé ! Je sens que ça va mal tourner cette affaire ! Faut prendre une initiative, ça urge ! Pimpon les pompiers, amenez la grande échelle ! Il compte sur moi ! Ils comptent sur moi ! Mais l’écrivaillon est sec. Il est à court d’idées ! Vite, vite, gagner du temps !

Trois coups violents sont frappés à la porte qui en est ébranlée. Diégo a les poumons en feu. Il respire à cadence soutenue, en inspirations brèves et sifflantes. Le covid-19 a trouvé une sacrée alliée dans la trouille que Diégo manifeste envers Julia. Au troisième coup Julia a bloqué sa respiration. Manquait plus que ça ! Lentement elle sort sa main de la poche intérieure. Elle pourrait en cas de besoin se saisir rapidement du couteau. Vite, réagir parce que les deux pignoufs vont se mettre à gueuler !

Diego tousse pour s’éclaircir la voix ou déjà à cause du covid-19 ? Jipé l’imite. Que peut-il faire d’autre ? C’est peut-être leur salut ! Il réfléchit puisque lui seul peut dénouer la situation. Jipé se débat à couper des moulins les ailes, à tisser les fils ténus de ses pensées esclaves. Quand peu à peu abandonnant l’éloquence poétique qui montait en lui, apparaissent des lumières plus crues. Trois coups ! Au théâtre c’est l’ouverture ! A vos ordres brigadier ! Le rideau rouge est tiré ! Jipé sait maintenant comment écrire le dix-septième chapitre ! Ça y est, il le sent, ce doux frémissement qui fourmille dans toute son âme. Un effort pour se hisser vers la table. L’ordi est là, le clavier offert à ses doigts impatients.

Julia s’est retournée, et a entrouvert la porte. Un mec est là. Masque sur le nez et la bouche. Œuvre de couture familiale. Taillé dans un tissus incertain de roses aux couleurs fanées. Un marcel sale sur un torse maigrichon. Un pantalon de survêt avec des élastiques aux chevilles. Des poches immenses masquant des genoux cagneux. Des pantoufles représentant chacune la moitié la tête de la Vache qui Rit. Dommage qu’il les ait mises en se trompant de pied ! Tenue négligée quoi ! Normal ce laisser-aller quand on en est au dix-septième jour de confinement.  Mais ce qu’on remarque de suite c’est qu’il tient un long bâton de bois à côté de lui. Comme une lance d’autant qu’un couteau est tenu par de la ficelle au bout du bâton. Rahan est revenu ?

Julia ne veut pas que son regard pénètre l’intérieur de la pièce. Elle s’avance vers lui.

  • Que voulez-vous ? aboie-t-elle.

  • Stop. Restez là. A distance, dit-il d’une voix masquée et nasillarde, en brandissant son bâton en direction de Julia. Restez à distance ! Ça sert à ça ! Astucieux non ? Un pas de plus et je vous perfore le sternum !

Tout à coup par la porte restée ouverte au fond du couloir un gamin arrive en hurlant.

  • Papa, papa ! C’est qui ?

  • Nom de Dieu, rentre, vas-tu rentrer ! Et apprends les préfectures au lieu de t’amuser ! Par cœur j’ai dit !

  • Mais c’est pas au programme ! minaude le gamin.

  • T’arrête de répondre, non mais !

L’homme se retourne avec une agilité qu’on ne lui soupçonnait pas. La main leste s’abat sur le sommet du crâne de son fils. Une claque à faire voler la moumoutte d’un chauve comme un frisbee.

  • C’est ce que j’ai appris à l’école moi, parce que de mon temps, on apprenait à l’école, oui madame, on apprenait ! Les capitales, les préfectures et même les sous-préfectures ! C’est essentiel ! Vous êtes bien d’accord madame ?

Une voix arrive du fond du couloir.

 — Bernard, qu’est-ce que tu fous dehors ? Allez rentre !

La femme vient de sortir. Diégo l’aperçoit dans l’entrebâillement de la porte. Bien sûr elle a un masque. Le tissus n’est pas le même. Il y a de la dentelle. Une vieille culotte ? La robe est plissée, couleur automne défraîchi. Le corsage fut lumineux mais tire sur le foin desséché. Rien de bien affriolant. Et pourtant Diégo sent son cœur se mettre à battre, à battre la chamade à tout rompre. Mais c’est impossible ! songe-t-il. Incroyable ! Ce n’est pas vrai ! Et Julia elle-même, les yeux agrandis, vient de s’en rendre aussi compte.

Soudain tout le monde se fige. D’autres bruits. Dans l’escalier. Réguliers. Quelqu’un descend. Une femme arrive au palier. Tenue élégante. Tailleur cachemire en camaïeu de bleus. Talons aiguilles. Bas résille. Chapeau léger portant des fruits d’été à croquer.

       —Bonjour tout le monde ! s’écrit-elle d’une voix chaude et sensuelle. Ne vous dérangez pas. Je me suis mise sur mon trente-et-un parce que je sors !

Elle rit.

       —Je sors ma poubelle ! dit-elle en brandissant dans ses mains gantées de cuir deux énormes sacs noirs en plastique qui paraissent assez lourdement chargés.

Alors là ! Je vais où ? se demande d’un coup Jipé. Tout ce monde, sept personnes dans ce couloir étroit ! L’unité de lieu d’accord, ça fait classique, mais trop c’est trop ! Heureusement je peux compter sur Julia. Oui, bien sûr ! Je suis certain qu’elle va prendre la situation en main.

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