I.

Au marché des potiers de Gordes.

 

Il y a quelques semaines, au début de juillet toute l’équipe du commandant de police judiciaire Hervé Poitevin avait été réunie par ses soins pour définir la répartition des congés. D’ordinaire, c’était le commissaire divisionnaire Maxime Hortala qui choisissait lui-même les périodes de vacances de chacun en veillant à assurer néanmoins le bon fonctionnement du service judiciaire du commissariat central de Saint-Etienne pendant l’été. Le Central, situé 99 bis, pour être exact, cours Fauriel, est souvent surnommé le « 99 ». Mais le divisionnaire Hortala était hospitalisé depuis plus d’un mois et demi après les terribles blessures  qui lui avait été infligées lors de son kidnapping par des gangsters que Poitevin et son équipe avait eu bien du mal à neutraliser début mai[1]. Le malheureux divisionnaire garderait de toute façon, et ce malgré plusieurs opérations, des séquelles graves et sa rééducation s'annonçait très longue et difficile. Les autorités  hésitaient à nommer soit un nouveau commissaire venant de l’extérieur, soit Hervé Poitevin comme commissaire par intérim. Les discussions avaient trainé jusqu’à la nomination du nouveau Ministre de l’Intérieur du nouveau gouvernement issu de l’élection présidentielle du 6 mai dernier. Ces élections allaient-elles provoquer un changement de politique en matière de sécurité nationale ? Les cadres de la police étaient encore dans l’expectative attendant de connaître les consignes données par le nouveau ministre. Ce qui ne faisait qu'allonger encore plus le temps des tergiversations.

Malgré l’absence du divisionnaire, cette réunion s’était bien déroulée. Chaque membre de l’équipe avait fait preuve de solidarité et le planning des congés avait été établi sans heurt, chacun s’étant montré soucieux de l’intérêt du service. Tous avaient accepté qu’Hervé Poitevin prenne ses congés en même temps que ceux de son amie Maryse Fougerouse, dynamique lieutenant du service. C’est ainsi que les deux amoureux purent profiter de quatre jours de congé du jeudi 19 au dimanche 22 juillet. Ils ne s'échappèrent pas très loin, Hervé étant soucieux de pouvoir rapidement rejoindre Saint-Etienne au cas où son équipe aurait besoin de lui. Le Lubéron fut leur destination. Ils avaient trouvé un gîte paysan à côté de Manosque. En fait il s’agissait d’une splendide bastide provençale. Ils y prenaient leur repas chaque soir, le chef sachant prodigieusement accommoder les produits locaux et de saison. L’agneau de Sisteron par exemple était sublimé par les parfums conjugués du thym frais et de l’huile d’olive produite à la bastide même. La chambre était décorée avec goût et devint un nid d’amour pour eux. Leur séjour promettait d’être magnifique. La bastide était entourée d’un petit mur d’enceinte comportant une porte en pierres avec un linteau en arc de cercle. Des arbres agrémentaient le parc, marronniers centenaires qui donnaient une ombre agréable et des magnolias dont quelques fleurs « for ever » embellissaient encore, dressées en forme de coupe. Un petit bâtiment était situé à l’entrée au sein duquel le chef fabriquait sa propre huile d’olive au goût si fruité. Ils visitèrent les alentours. Les gorges majestueuses du Verdon aux eaux vertes un peu laiteuses. Les falaises d’ocre de Rustrel et de Roussillon, merveilles d’un Colorado provençal aux couleurs allant de blanc pur à rouge sang rivalisant avec son homologue américain. La croupe langoureuse de la montagne de Lure limitait l’horizon au nord. Le village perché de Banon était célèbre pour son fromage délicatement protégé de feuilles de châtaignier et sa grande librairie indépendante. Cette dernière visite leur permit d’avoir une pensée pour la bouquiniste située près de chez eux place Carnot à Saint-Etienne et chez qui ils allaient souvent acheter des livres et pas seulement des romans policiers... Ils  prenaient plein les yeux de ces magnifiques panoramas ensoleillés et le temps passa très vite.

En fait Hervé n’arrivait pas à extraire de ses pensées la responsabilité qui pesait sur ses épaules depuis qu’il était devenu, suite au drame du divisionnaire, le plus gradé de l’équipe de Police Judiciaire. Sans cesse, à son insu, plusieurs fois par jour, ses pensées voguaient vers ses camarades restés au travail. Il n’avait pourtant reçu aucun appel téléphonique, signe que tout allait bien. Néanmoins il avait des moments où son esprit ne l’accompagnait pas où il se trouvait. C’est au Point Sublime des gorges du Verdon que Maryse lui en fit la remarque un peu agacée.

- Eh, eh, chéri ? Où es-tu ? dit-elle d’une voix agacée. Tout est sublime autour de toi, regarde un peu !

Le commandant sembla sortir d’un songe profond. Son visage était impassible et ses yeux insondables.

- Le point de vue est sublime, Hervé, oh, oh, chéri … et moi, ne suis-je pas sublime ! déclara Maryse en secouant ses cheveux bruns et riant à pleine gorge.

Hervé prit alors soudainement conscience des yeux dorés et noisette qui le regardaient intensément. Il vit ce rire qui ouvrait les lèvres ourlées qu’il aimait tant embrasser. Il revint à la réalité, prit Maryse dans ses bras et la couvrit de baisers.

Dimanche 22 juillet, dernier jour de vacances. Ils avaient décidé de revenir lentement à Saint-Etienne, par le chemin des écoliers, en continuant les visites sur le trajet du retour. Le soleil était au rendez-vous encore, bien que l’horizon se chargeât de lourds nuages noirs. Avant d’aller aux Baux-de-Provence, ils décidèrent de se rendre à Gordes, ce superbe village perché avec ses ruelles caladées[2]qui s'insinuent entre les maisons hautes, bâties à même le roc, agrippées contre ses flancs et qui respirent de mille histoires et légendes.

Dès l’entrée du village de nombreuses voitures étaient stationnées sur les bas-côtés de la route. La raison de cette affluence était un Marché de Potiers qui avait lieu ce week-end. Ils tombèrent d’accord pour y faire un tour tout en visitant le village. Maryse dut descendre de la voiture en premier afin qu’Hervé puisse la garer contre un mur après plusieurs tentatives pour réaliser un créneau. Maryse se moqua gentiment des hésitations d’Hervé. Les nuages noirs s’étaient rapprochés et dessinaient à présent des ombres menaçantes. Ils mettaient en relief les collines qui émaillaient la vallée, laquelle s’ouvrait à leurs pieds en direction de Roussillon. Un petit vent frais venait de se lever. Ils remarquèrent alors qu'ils auraient dû prendre un parapluie. Mais arrivés sur la place devant le château, château du Moyen-Âge magnifiquement restauré, ils se trouvèrent happés par une foule nombreuse. Les exposants du Marché des Potiers s’étaient disposés là sur la place et dans les rues adjacentes. Ils ne pouvaient presque plus avancer tant la foule était compacte. Elle était aussi bruyante, néanmoins Maryse entendit derrière elle une voix qui la surprit bien qu’elle la reconnût.

-  Mais c’est notre couple de flics amoureux ! Vous suivez une piste, peut-être ?

Elle se retourna alors. Elle avait deviné juste. Ils se trouvèrent nez à nez avec le docteur Frédéric Lussan, médecin légiste de Saint-Etienne, qui était là avec un grand sourire. Anorak clair laissé ouvert sur un tee-shirt bleu d’azur, pantalon clair également. Frédéric avait choisi une tenue décontractée mais néanmoins élégante. Il était accompagné de son épouse Marie, une belle femme brune qui, comme lui, avait conservé son accent du sud-ouest.

-  Le monde est petit, non ? dit Hervé.

-  On se seraient donné rendez-vous qu’on n’auraient pas réussi à se rejoindre dans cette foule, fit Marie Lussan en riant.

-  Alors comme ça vous êtes en vacances ? dit Frédéric Lussan avec un sourire légèrement moqueur.

-  Eh oui, répondit Maryse, comme toi d’ailleurs il me semble ?

-  Il n’y a plus rien qui tient debout dans la police aujourd’hui, non ? On donne des vacances aux flics ! Non, mais ! Les voyous et les assassins peuvent bien courir, ils sont tranquilles ! reprit Frédéric d’un air narquois.

-  Oui, quand le chat n’est pas là les souris dansent ! C’est ce que tu veux dire ? dit Hervé en riant.

-  Ce n’est pas Hortala qui vous aurait donné des vacances à votre guise, hein ? Que voulez-vous, rien ne va plus maintenant, tout va à volo ! C’était autre chose avec l’ex-président ! A la dure, c’était le tout sécuritaire ! fit Frédéric en riant.

-  Bof, tu sais, le nouveau ministre de l’intérieur ne me semble pas être sur une ligne bien différente, non ? répliqua Hervé.

-  Pourtant, on nous a dit que le changement c’était maintenant ! fit remarquer Marie Lussan. Qui vivra verra, mais je n’ai pas trop confiance. Il faudrait des mesures radicalement différentes de ce qu’on a connu jusqu’à maintenant pour redonner de l’espoir.

La discussion politique n’eut pas le temps de se poursuivre. De grosses gouttes se mirent à tomber. Un coup de tonnerre claqua très proche. Les orages dans le midi ont la réputation d’éclater avec soudaineté.

-  Venez vite, on va se mettre à l’abri, là dans cette galerie, fit Marie Lussan.

Tous les quatre se retrouvèrent dans un minuscule espace rempli de tableaux. Dehors  l’orage s’abattait avec violence. Les parapluies s’ouvraient de tous les côtés et les exposants tentaient, souvent vainement, de mettre à l’abri leur production. C’était branle-bas de combat. Ils se mirent à observer autour d’eux de grandes toiles peintes qui attirèrent leur attention. Elles étaient signées Claude Flach[3]. Plusieurs représentaient des silhouettes humaines aux contours flous sur un fond ocre clair faisant penser à du brouillard. Un homme robuste, de haute stature, vêtu d’un pantalon et d’une veste de velours, tignasse grisonnante indisciplinée, nez large et menton proéminent,  entra dans la galerie. L’homme impressionnait.C’était le peintre lui-même.

Après quelques échanges généraux, il leur parla des relations humaines, de la place de l’homme dans la société et le monde. Il leur parla de comment, lui, tentait de représenter ce qu’il ressentait dans chacune de ses toiles. Il se montra chaleureux et les échanges entre lui et ses quatre interlocuteurs furent de haute tenue, philosophique et artistique. « Il n’y a pas d’artiste hors du monde. L’artiste est un parmi le monde et il doit traduire à la fois cette multitude de relations impossibles et pourtant nécessaires ainsi que la solitude apparente qui en découle ».Le peintre leur confia que les personnages stylisés qu’il représentait étaient comme des lignes de vie. Il leur expliqua pourquoi il considérait que ses peintures racontaient l’histoire humaine avec ses envolées, ses chutes, son immobilité avant qu’un autre mouvement s’élabore. Sur les tableaux les silhouettes sont floues comme effacées par le temps. Tous les quatre étaient subjugués. Le temps passa vite sans qu’ils s’en aperçoivent. C’est le bruit de la foule redevenue compacte qui attira leur attention dehors. Le soleil était déjà de retour. Dans cette région la pluie ne dure jamais bien longtemps ! C’est encore sous le charme de cette rencontre qu’ils reprirent ensemble le chemin du Marché des Potiers.

Beaucoup d’exposants étaient des artistes régionaux. Le sud de la France n’en manque pas ! Mais certains venaient quand même de plus loin, de la Drôme, de la Loire, de l’Ain, des Charentes même. Ils essuyaient méthodiquement les gouttes d’eau que la pluie avait laissées pour que leurs pièces paraissent plus belles. Les teintes chaudes tranchaient sur les couleurs métallisées. La majorité des bancs présentaient des pièces utilitaires, bols, assiettes, théières décorées avec soin et minutie. Maryse se laissa tenter par une série originale de tasses à café aux lignes modernes, design comme on dit aujourd’hui pour être à la mode.

-  Ça sera mieux quand on offrira le café aux amis, non ? dit-elle.

-  Et ça sera aussi très agréable pour le pousse-café, renchérit Hervé en lançant un clin d’œil complice à Frédéric.

Presqu’à la sortie du village ils arrivaient à l'extrémité  du marché. Il y avait deux bancs qui se faisaient face, dessinant comme un V. Un assez grand espace entre eux était occupé par une remorque curieuse. Il s’agissait, en fait, de l’arrière d’une ancienne Renault Espace transformée en remorque. Rien de plus banal somme toute, une transformation presque classique des années quatre-vingt. Ce qui l’était moins, c’est que la remorque avait été transformée en four. Oui, elle était devenue un four de potier, un four au gaz, tapissé de fibre céramique. Les bouteilles de propane étaient à l’extérieur dans de grands seaux remplis d’eau chaude. Les brûleurs étaient enfoncés dans la porte arrière de l’Espace qui constituait l’ouverture du four. Le potier du banc de droite et la potière de l’autre banc annonçaient à grands cris qu’ils allaient défourner. Les quatre vacanciers restèrent pour attendre cet événement auquel ils n’avaient encore jamais assisté.

Le potier coupa le gaz des deux bouteilles, ferma les manomètres et retira les brûleurs en  demandant au public de ne rien toucher, de s’écarter même un peu parce qu’il allait faire très chaud. Il annonça même près de mille degrés ! L’homme et la femme se vêtirent d’un tablier épais en cuir, d’une paire de gants dont ils précisèrent qu’ils étaient en kevlar, et d’un masque devant leurs visages, semblable à celui des soudeurs. Puis l’homme ouvrit lentement la portière arrière. Un souffle d’air chaud jaillit jusqu’au premier rang qui recula d’un pas. L’intérieur du four apparut, rougeoyant, les pièces étaient presque orange translucide. Une couleur absolument fascinante qu’elles ne gardèrent hélas pas longtemps. Au contact de l’air plus frais elles s’assombrirent vite. Elles étaient très bien rangées. L’homme et la femme prirent de grandes pinces métalliques et, à tour de rôle, saisirent une pièce.  Au fur et à mesure ils commentaient leurs gestes.

-  On va laisser s'écouler quelques instants pour que le choc thermique fasse craqueler l’émail dont les pièces ont été recouvertes, dit la femme.

Puis elle déposa délicatement la pièce qu’elle tenait dans une grande bassine. Instantanément des flammes jaillirent.

-  On a mis du papier journal et de la sciure dans les bassines pour enfumer la pièce. Les craquelures vont se charger de carbone et noircir. Ce qui donne l’effet bien connu du « Raku[4] », reprit-elle.

Elle déposa alors quelques poignées de sciure fine sur la pièce incandescente et plaça un couvercle sur la bassine. Elle et lui firent de même pour chaque pièce sortie du four.

- Il faut attendre maintenant, dit l’homme, un bon quart d’heure d’enfumage, voire plus selon les effets souhaités.

Les quatre vacanciers mirent à profit ce temps pour s’approcher des bancs malgré l’odeur acre de la fumée qui s’échappait des bassines. Elle s’appelait Evelyne Payot-Lefebvre. Son atelier était très proche de Saint-Etienne, situé à l’Etrat. Elle réalisait des services à thé aux lignes modernes, aux teintes harmonieuses. De quoi faire regretter à Maryse d’avoir déjà acheté ses tasses à café quelques instants auparavant. Mais Hervé commençait à savoir que les envies de Maryse étaient irrésistibles et qu’il valait mieux ne pas se mettre en travers ! Il n’y avait pas de regret à avoir d’autant que le service acheté précédemment était très beau déjà. Il ne se permit aucune remarque !La céramiste utilisait presque exclusivement cette technique originale du Raku, dans sa version occidentale avait-elle précisé. Les Lussan s’offrirent un service complet. Evelyne, ayant appris qu’ils venaient de Saint-Etienne invita les quatre vacanciers à venir la voir travailler. C’est son mari Christian Lefebvre qui tenait l’autre banc. Christian Lefebvre travaillait tout autre chose. Il était sculpteur céramiste. Des bustes, des têtes d’animaux, des boules surmontées de petits personnages finement ciselés formaient des pièces de grande taille. Elles étaient faites pour décorer, pour émerveiller, pour raconter une histoire, faire réagir et penser. Hélas, leur prix était élevé, trop pour nos vacanciers qui reconnaissaient qu’il était néanmoins à la hauteur du travail qu’ils devinaient derrière ces réalisations.

Après avoir décidé avec les Lussan d’aller rendre visite à l’atelier des Lefebvre à l’Etrat, les deux couples se séparèrent. Hervé et Maryse firent ensuite une courte visite au village des Bories, ce vieux chef d’œuvre architectural qui préfigurait le cabanon provençal présentant un savant empilement de pierres sèches non jointées avec une voûte en encorbellement. Puis ils prirent la direction des Baux-de-Provence. Ils arpentèrent les vieilles et étroites ruelles, allèrent escalader les chemins de ronde des vestiges du vieux château. Des catapultes moyenâgeuses avaient été construites et ils assistèrent au lancement de ballons d’eau moins destructeurs que les lourdes pierres que les seigneurs se balançaient allégrement à la figure. Maryse eut même la chance d’être choisie pour déclencher le tir d’un trébuchet. L’après-midi était déjà bien entamée quand ils prirent quelques instants pour déguster une délicieuse pizza qu’on leur servit sous une tonnelle malgré l’heure avancée. Puis ils allèrent promener leurs silhouettes au milieu des images géantes et colorées de la Cathédrale d’Images dans les anciennes carrières proches du village. Ils flânèrent dans le dédale des salles fraîches bercés par la musique et envoûtés par le défilé d’images projetées reproduisant les toiles de Gauguin et de Matisse.

Ils rentrèrent de nuit à Saint-Etienne, la tête pleine de souvenirs enchanteurs

 

[1]Voir « Béton armé», même auteur, éditions Actes Graphiques, septembre 2015.

[2]Calade :Mot provençal, pour désigner des ruelles pavées de pierres posées sur champ et qui sont l'une des curiosités du village.

[3]  Consulter : http://www.claudeflach.com

[4]Prononcer : [Rakou] 

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