I.

Un appel au secours et un cadavre.

 

 

Au commissariat Central de Saint-Étienne, au 99 Bis cours Fauriel, le lieutenant Nicolas Marin était de garde en cette fin d’après-midi du samedi 12 octobre 2013. Le temps s’écoulait sans événement majeur, les incidents importants se produisant plutôt la nuit et au matin du dimanche. La sonnerie du téléphone le sortit de sa léthargie. Un problème plus sérieux devait s’être produit pour que l’agent de la loge ne puisse pas le traiter seul.

— Bonjour, lieutenant Marin à votre écoute, dit-il.

— Bonjour, je viens déclarer une disparition, fit une voix féminine.

— Oui, Madame. Qui êtes-vous ? De quelle disparition s’agit-il ?

— Je suis madame Hernandez. C’est de ma fille dont je veux signaler la disparition.

— Oui. Comment s’appelle-t-elle ? Quel âge a-t-elle ?

— Elle s’appelle Laure. Elle a vingt huit ans.

— Vous parlez de disparition madame. D’où a-t-elle disparu ? De chez vous ?

— Non, de son travail.

— Soyez plus précise, s’il vous plait, demanda Nicolas Marin.

— Ma fille travaille dans une entreprise chargée d’analyses concernant l’environnement.

— Où, madame ? Donnez-moi des précisions s’il vous plait.

— L’entreprise est située près d’Avignon.

— Pourquoi téléphonez-vous alors ici à Saint-Étienne ?

— J’habite Sorbiers. Elle vivait sous notre toit avant d’être embauchée il y a deux ans. 

— Je ne comprends pas tout madame, excusez-moi. Depuis combien de temps a-t-elle disparu ?

— Depuis une semaine.

— Ce n’est pas un temps très long madame. Elle est peut-être partie quelques jours seule ou avec quelqu’un sans vous avertir. Elle est majeure depuis longtemps.

— Non, non ! J’en suis sûre qu’il lui est arrivé quelque chose de grave, dit madame Hernandez d’une voix plus forte et rapide.

L’interlocutrice du lieutenant paraissait si angoissée qu’il lui était difficile de raconter en détails ce qui était arrivé à sa fille.

— Reprenons madame Hernandez. Vous habitez Sorbiers. Votre fille Laure âgée de vingt huit ans a été embauchée il y a deux années par une entreprise d’analyses environnementales située vers Avignon. Si j’ai bien compris, depuis une semaine, une semaine seulement, vous n’avez plus de ses nouvelles et c’est cette situation qui vous fait penser qu’elle a disparu. Est-ce bien ça ?

— Tout à fait. C’est ça. Nous nous téléphonons régulièrement deux soirs par semaine. Les lundis et vendredis. A dix huit heures quarante-cinq précisément. Cette semaine impossible de l’avoir, ni lundi, ni hier, ni même vendredi dernier, dit madame Hernandez d’une voix hachée par l’émotion.

— Pourquoi autant de précisions dans vos appels ? Pourquoi ces jours-là et cette heure précise ?

— Son entreprise est classée top secret. Elle ne peut en sortir et me téléphoner que ces jours-là et à cette heure. Elle le fait d’une cabine téléphonique publique. Une des rares qui subsiste.

— Classée top secret ? Qu’entendez-vous par là ? demanda Nicolas Marin.

— Oui, c’est une entreprise qui dépend du ministère de la Défense Nationale. Ils n’ont pas le droit de communiquer avec l’extérieur. Ils n’ont pas le droit d’utiliser de portable.

— Curieux ça. Comment s’appelle cette entreprise ?

— Armalyse.

— Armalyse. Jamais entendu parler. Et quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? insista le lieutenant.

— Il y a deux ans, quand elle y est partie.

— Depuis deux ans, vous ne communiquez que deux fois par semaine et par téléphone ? C’est ça ? fit Nicolas surpris.

— Oui. Et encore au début pendant plus de trois mois on n’a eu aucun signe de vie jusqu’à ce qu’elle mette au point ces appels téléphoniques. C’est vraiment dur. Très militaire.

— Très curieux aussi. Il a pu se passer la même chose que les premiers mois. Elle vous appellera un jour prochain et vous l’expliquera.

— Non, non. D’abord c’est moi qui appelle la cabine. Et puis c’est très régulier. Elle a toujours été là quand je l’appelais. Alors, vous voyez bien qu’il y a eu quelque chose de grave, dit madame Hernandez d’une voix un peu plus véhémente.

— Bon, madame, vous allez me donner d’autres renseignements. Votre téléphone, adresse, etc.Le numéro d’appel de la cabine, les coordonnées exactes et détaillées de l’entreprise. Je vais faire une petite enquête et je vous rappelle de suit. Mais je suis persuadé qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter outre mesure. Rassurez-vous !

— Si, si ! Aidez-moi ! Ma fille est en danger, j’en suis sûre ! Peut-être même pire !

Nicolas Marin nota tous les renseignements. S’il comprenait l’inquiétude d’une mère, il pensait sincèrement que madame Hernandez dérangeait la police pour pas grand-chose. Mais il était intrigué par cette entreprise. Il prit des renseignements. Armalyse existait bien. Située chemin de Voulognes dans le petit village de Châteauneuf-de-Gadagne, entre Avignon et L’Isle-sur-Sorgue, c’était une entreprise indépendante certifiée y compris par l’armée pour les analyses environnementales concernant [JLN6]principalement le nucléaire. Plusieurs organisations écologistes s’appuyaient sur les documents qu’elle publiait pour dénoncer les risques encourus par l’emploi de cette énergie et tout particulièrement par la présence de centrales nucléaires dans la vallée du Rhône, lieu connu pour de possibles séismes. 

Le lieutenant Marin appela l’entreprise. Vu ses missions de surveillance de l’environnement elle ne fermait jamais. Il demanda Laure Hernandez. Personne n’y connaissait Laure Hernandez ! Jamais personne de ce nom n’y avait exercé !

Nicolas Marin en fut étonné. Comment se faisait-il que depuis deux années les parents Hernandez n’aient pas été au courant de la supercherie de leur fille ? Laure Hernandez avait-elle voulu les fuir ? Néanmoins elle avait conservé un lien avec eux par ces appels téléphoniques réguliers. Mais seulement avec sa mère. Il vérifia l’existence de la cabine téléphonique. Elle était située sur la place du village voisin de Morières-les-Avignon. L’affaire était plus bizarre et compliquée qu’il n’y paraissait au début. 

Il rappela madame Hernandez. Elle fut choquée par les renseignements fournis par le lieutenant. Elle resta silencieuse longtemps, complètementinterloquée.

— Bon, madame Hernandez, reprenons depuis le début si vous le voulez bien. Comment vous et votre mari, vous entendiez-vous avec Laure quand elle vivait chez vous ? demanda le lieutenant.

— Bien, très bien. Elle avait obtenubrillamment une licence en biologie. Elle était passionnée d’écologie, très passionnée même. Son père trouvait parfois que ses positions étaient démesurées.

— Adhérait-elle à des mouvements écologistes ?

— Non, je ne crois pas. Elle trouvait qu’ils n’étaient pas réalistes. En fait, elle était très pessimiste sur l’avenir. Le nucléaire justement, les changements comme le réchauffement climatique, l’inquiétaient beaucoup. Beaucoup trop parfois à mon goût et surtout à celui de mon mari. Il jugeait son parti-pris outrancier et irréel, idéaliste quoi.

— C’était une personne triste ? Déprimée ?

— Non, pas jusque là. Elle trouvait que tout ce qui était entrepris en matière d’écologie était insuffisant et souvent inutile. Elle parlait de forces …, comment disait-elle déjà ? Ah, oui, … de forces telluriques et cosmiques devant lesquelles il fallait faire autre chose, s’engager autrement, être en harmonie avec elles. 

— Comment ça ?

— Pour elle, la science, et pourtant elle était une scientifique, ne servait à rien sinon à mentir aux populations. Les religions actuelles ne prenaient pas non plus en compte le problème de l’harmonie avec l’univers. Elle trouvait qu’elles avaient laissé de côté le contact avec la nature qu’entretenaient les anciennes religions disparues.

— Était-elle devenue mystique ?

— Non, quand même pas. Elle restait songeuse, tournant et retournant ces problèmes dans sa tête. Ce qui ne l’empêchait pas d’être très gaie par ailleurs et de garder l’espoir en un monde meilleur comme elle le disait elle-même.

— Avait-elle un petit ami ?

— Oui. Mais elle a rompu avec lui quatre mois avant d’être embauchée… enfin de partir, dit madame Hernandez dans un soupir.

— Bon, madame Hernandez, je vous propose de faire ainsi. De mon côté, je vais demander une enquête à mes collègues d’Avignon. Je vous ferai part de leurs conclusions. On va attendre quelque temps, vous et moi. Si votre fille prenait contact avec vous ou si des souvenirs vous revenaient en mémoire, je vous demande de me les communiquer. Vous êtes d’accord ?

— Oui, si on ne peut faire autrement, répondit résignée la maman de Laure.

— Je reste persuadé, madame Hernandez, qu’il est beaucoup trop tôt pour envisager une disparition inquiétante, même si le mensonge de votre fille, parce qu’il y a bien eu mensonge de sa part, même si vous ne gardez avec elle qu’un contact téléphonique. Tout ceci est intrigant, je vous l’accorde. Mais rien de grave pour le moment. C’est trop tôt ! Il nous faut trouver pourquoi elle vous a menti, pourquoi n’a-t-elle pas voulu vous informer de sa vie réelle, pourquoi vous a-t-elle caché qu’elle menait une double vie en quelque sorte. Sûrement rien de bien méchant. Un nouvel amoureux peut-être tout simplement. A bientôt madame. Tranquillisez-vous.

 

 

Nicolas Marin pensa qu’il fallait laisser passer le week-end avant d’alerter ses collègues d’Avignon. On était samedi soir. La brigade avignonnaise ne pourrait commencer ses investigations que lundi. Néanmoins il restait plongé dans ses pensées. En soi rien d’inquiétant. Laure avait fui le domicile parental. Elle voulait vivre une autre vie. Pourquoi ? Mystère. Une vie dont elle savait qu’elle ferait honte à ses parents et qu’elle leur a cachée ? Un amoureux peu recommandable ? Peut-être. Mais elle avait gardé le contact téléphonique avec sa mère, seulement avec elle. Quid du père ? Pourquoi ce stratagème d’une cabine téléphonique à jours et heures fixes ? Pourquoi ce mensonge d’une embauche dans la société Armalyse ? Pourquoi alors  des intrigues aussi énormes pour ce qui ne devait être qu’une banale histoire de vie de jeune femme amoureuse ? Très étrange. Oui, le mot étrange revenait sans cesse dans ses réflexions. Il s’étira, bâilla, puis se leva et alla boire un café à la machine de la loge. La nuit qui n’était pas encore arrivée serait longue.

 

 

En effet elle fut longue. Rien d’important ne se produisit. Les petites interventions classiques des nuits de week-end, les sorties de boîtes de nuit en particulier. Il serait bientôt remplacé et pourrait aller enfin récupérer de sa garde à dix heures du matin. Le temps de ce dimanche s’annonçait plutôt beau pour un début d’automne.

Vers neuf heures trente son téléphone sonna à nouveau. Mince ! Un dernier appel à traiter. Il espéra que l’affaire ne serait pas trop grave et qu’il pourrait bien quitter son poste à dix heures. Il bâilla, décrocha et parla comme un automate d’une voix lasse :

— Police judiciaire. Lieutenant Marin. Je vous écoute.

— On vient de découvrir un cadavre.

— Un cadavre ?

— Oui. Bien abîmé. Pas récent.

— Où vous trouvez-vous ? demanda le lieutenant.

— Dans un petit hameau appelé Le Chabany, au pied de Montarcher…

— … vers Saint-Bonnet-le-Château, c’est ça ? poursuivit Nicolas Marin. 

— Oui.

— Et qui êtes-vous, s’il vous plaît ?

— Je m’appelle Alexandre Quintois. J’ai acheté une propriété au Chabany. En fait une ancienne ferme avec ses dépendances. Et nous avons commencé les travaux de rénovation.

— Et alors ?

— Depuis hier on a entrepris d’aménager un jardin, enfin un petit jardin. Un paysan est venu m’aider avec son tracteur et sa charrue, raconta monsieur Quintois.

— Une charrue pour un jardin ?

— Oui. C’est du pré. Il faut commencer par retirer toutes les herbes qui ont poussé depuis des années. Ça ne peut pas se faire à la main.

— Et alors ? dit encore Nicolas Marin.

— Ce matin vers huit heures quarante-cinq, le socle de la charrue a soulevé des ossements. On a stoppé. Je me suis approché.

— Et alors ?

— On a déblayé autour avec une pelle. On a vu un crâne. Oui. Un crâne. Un crâne humain. Ce n’est pas un animal, ni chien, ni chat, ni cheval ou vache ou autre.

— Vous êtes sûr ? Et dans quel état est le crâne ?

— Triste état. Il ne reste que quelques lambeaux de peau ou de chair, peu de cheveux emmêlés dans la terre. On n’a plus rien touché depuis. Je vous ai appelé de suite avec mon portable. Il faut que vous veniez.

— Ok. Le temps d’avertir mes collègues ainsi que ceux de la Scientifique.

— En fait, j’ai d’abord appelé la gendarmerie de Saint-Bonnet. Ils m’ont dit de vous appeler puisqu’il y avait un cadavre et que cela dépassait leurs compétences.

— Et surtout qu’on était dimanche ! Bon, d’accord. Un cadavre complet ?

— Je ne sais pas. Mais le premier os qui est apparu me paraît être un os d’un bras comme un humérus avec son omoplate, comme une épaule avec de la chair putréfiée à la peau noirâtre.

Le lieutenant Marin prit les coordonnées de monsieur Quintois. Les collègues de la relève commençaient à arriver. Il vérifia le planning. Le commandant Hervé Poitevin était bien de service ce dimanche. C’est à lui qu’il devait transmettre le dossier.

 

Les événements du mois de septembre qui s’étaient déroulés lors de la rentrée universitaire, avaient provoqué un tremblement de terre dans la brigade de la police judiciaire stéphanoise. Le commissaire Gilbert Lascault s’était donné la mort. Il avait préféré cette fin tragique plutôt que d’avoir à rendre compte de ses actes corrompus pour sa complicité avec des trafiquants de drogue. Il avait accepté quelques mois auparavant de venir au central stéphanois pour, en quelque sorte, remplacer le commissaire divisionnaire Maxime Hortala en convalescence après les terribles blessures qu’il avait subies lors de son enlèvement par des gangsters au printemps. Dire que Lascault aurait pu faire valoir ses droits à la retraite à Auxerre avant cette mutation à Saint-Étienne. Les journaux ne l’avaient cependant pas présenté comme celui qu’il avait été pendant sa carrière. « Fin tragique d’un commissaire » avaient-ils titré sobrement. « Fin d’un ripou » aurait mieux convenu ! Et il avait eu quand même droit aux honneurs de la corporation, même si le ministre de l’Intérieur ne s’était pas déplacé lors de son enterrement à Auxerre.

Nicolas Marin attendait son commandant. Il se repassait le film des événements du dernier mois écoulé. Le visage d’un de ses collègues lui apparut. Michel Faverot. Le capitaine avec lequel il n’avait jamais réussi à bien s’entendre. Faverot, le complice de Lascault. Faverot qui était en prison préventive en attendant son procès. Faverot qui avait été rayé des cadres de la police par mesure disciplinaire de l’Inspection Générale des Services. Même si, en son for intérieur, il ne regrettait pas ces deux personnages qui avaient déshonoré la police et la brigade, Marin ne pouvait s’empêcher de songer au gâchis que cela représentait. Il se força à songer au côté positif des conséquences de ce qui s’était déroulé.

L’incarcération du capitaine Faverot et le décès du commissaire Lascault avaient décimé la brigade. Certes le commissaire divisionnaire Maxime Hortala, passant outre les recommandations de prudence de son chirurgien, avait décidé de reprendre bientôt son service. Il devait rejoindre son bureau dès lundi ou mardi. Mais il ne serait pas opérationnel, ne pourrait aller sur le terrain avec des béquilles encore nécessaires et devrait rester dans son bureau pour coordonner les actions. D’ailleurs Nicolas Marin se demandait s’il allait pouvoir demeurer une journée entière au travail en endurant les souffrances que lui occasionnaient ses blessures. Mais cela ne suffisait pas à renforcer la brigade. Heureusement, pour une fois, la hiérarchie, ministère de l’Intérieur compris, avait été réactive. Des nominations d’urgence étaient intervenues au tout début du mois d’octobre. Il s’agissait d’un major expérimenté qui venait de la banlieue parisienne et de deux jeunes recrues tout juste sorties de l’école de police avec le grade de brigadier. Ils avaient été chaleureusement accueillis par la brigade. Les « anciens » avaient pris sous leurs ailes chacun un nouveau, pour le mettre au courant du fonctionnement, l’épauler, le conseiller, l’assister. Et tout se passait bien pour le moment ! Marin en était très satisfait. D’ailleurs il vit entrer ses collègues, les anciens et les nouveaux, presque en même temps.

Le commandant Hervé Poitevin arriva en tenant Maryse Fougerouse par la main. Maryse avait le grade de lieutenant dans la brigade. Elle était la compagne d’Hervé et était enceinte. Ils devaient bientôt se marier. Nicolas avait été témoin de leur rencontre, de leur coup de foudre, de la timidité d’Hervé et de la joie de vivre communicative de Maryse, du bonheur qu’ils avaient réussi à construire ensemble pour eux et autour d’eux. Il en était tout ému. Il était très fier d’être leur ami. Le commandant était devenu en l’absence longue du divisionnaire Hortala celui qui dirigeait réellement les enquêtes au central. Et il avait su se montrer efficace et avait gagné la confiance de ses hommes.

Le jeune et nouveau major Luc Ramousse arriva accompagné des deux nouveaux brigadiers Thierry Mogenier et Anissa Benmamar. 

Nicolas Marin relata les deux affaires en suspens, la disparition suspecte de Laure Hernandez et la découverte du cadavre dans un champ à Le Chabany. Le commandant Poitevin fut d’accord avec son lieutenant pour remettre au lendemain la communication avec Avignon. Par contre il demanda à Maryse de rester au central pendant que le reste de l’équipe allait vers la colline de Montarcher pour relayer les éventuels appels sur les deux affaires.

Le voyage fut rapide. Poitevin conduisait vite. La sirène et le gyrophare dégageaient la route devant eux.

Néanmoins la scientifique était déjà là ! Le major Delberghe avait été encore plus rapide que son commandant !

— Bonjour commandant ! Faut appeler le légiste. Il faut qu’il fasse des constations sur place. Le corps est assez abîmé, presqu’un peu décomposé. De le bouger risque de nous faire perdre des éléments importants pour l’enquête, dit le major en serrant la main d’Hervé Poitevin.

— Tu as raison. J’appelle Frédéric Lussan de suite. Par contre on peut déblayer délicatement autour quand même, répondit le commandant. Très délicatement s’il vous plaît !

C’est le major Ramousse qui à force d’examiner le terrain fit une découverte dans le sillon dans lequel le crâne reposait.

— Venez voir, je crois qu’il y a une médaille là ! fit-il.

En effet, un médaillon était à moitié enseveli sous la terre. Luc Ramousse attendit l’autorisation du commandant, enfila des gants de latex et délicatement se saisit de l’objet. En tirant il ramena une chaîne en mailles fines à laquelle était enfilée la médaille. Il souffla dessus, passa son doigt pour détacher les morceaux de terre compacte qui la recouvrait. Une inscription apparut. Un dessin était gravé.

— Regardez ! Il y a comme un fusil gravé dessus, de ce côté. Et derrière est écrit « Armes … Da…roze », oui, « Armes Daroze  Saint-Etienne», dit Luc Ramousse en passant le médaillon à son commandant.

— Armes Daroze ? Je ne sais pas du tout de quoi il s’agit, dit Poitevin qui sortit son portable.

Il appelait le central du cours Fauriel.

— Maryse ? 

— Oui, mon commandant préféré ! Que se passe-t-il ?

— On a trouvé un médaillon avec l’inscription « Armes Daroze Saint-Etienne». Est-ce que ça te dit quelque chose ?

— Absolument rien du tout, je ne connais pas le milieu de l’armement, répondit Maryse Fougerouse depuis le central.

— Il y a eu un temps où Saint-Etienne était la capitale des armes. Il y avait beaucoup d’armuriers. Il en reste de fameux encore. J’ai pensé que Daroze pourrait être un de ces armuriers. Quelqu’un pourrait-il te renseigner là-dessus ?

— Je regarde sur Internet d’abord.

Maryse avait dû poser son portable. Il entendit le pianotement d’un clavier. Puis Maryse reprit le téléphone et lut ce qui était écrit à l’écran.

« Daroze : célèbre armurerie stéphanoise fondée en 1816 par Edmond Daroze inventeur d’un revolver à culasse automatique. » … je passe … je passe … Ah, voilà. « Il ne reste aujourd’hui qu’une usine à Saint-Étienne qui opère au montage de fusils de chasse à partir de pièces fabriquées dans le monde principalement en Italie et en Chine. » heu … attends … « L’entreprise Daroze reste néanmoins une des plus importantes fabriques de fusils de Saint-Etienne. Elle a conservé un atelier où des armes spécifiques et spéciales sont fabriquées à la main comme par le passé. C’est de cet atelier que sortent certains fusils ou armes personnalisées commandées par les grandes fortunes et chefs d’état de ce monde. » 

— Ah oui, intéressant tout ça. Merci ma belle !

— Attends. « La famille Daroze a amassé une fortune colossale au cours du temps qui en fait une des familles les plus riches du département de la Loire ». Voilà c’est tout. L’article date de 2003. Il relate la nomination de madame Emilie Daroze comme PDGde l’entreprise.

— Bon, très bien. Ça me suffit pour l’instant. Tu es la reine de l’Internet ! Merci ma lieutenante préférée. Tout va bien au central ?

— Oui. Tranquille. Tu sais le dimanche matin, c’est la routine. On a l’habitude ! Je t’embrasse.

Le commandant se retourna vers Luc Ramousse :

— Voilà, Maryse a eu des renseignements. Daroze c’est une célèbre armurerie de Saint-Etienne, une famille très riche, une des plus grosses fortunes de la Loire, dit-il à son nouveau major.

— Une parmi les six cents foyers ligériens qui paient l’impôt sur la fortune ? D’après ce que j’ai lu dans la presse locale il y en a beaucoup dans la Loire, fit remarquer le major Ramousse.

— En effet ! C’est surprenant qu’il y ait autant de grosses fortunes dans un département dont les villes industrieuses principales, Roanne pour le textile et Saint-Etienne pour l’industrie et la mécanique, ont autant de problèmes de chômage et de pauvreté ! renchérit le commandant.

— Oui, le partage des richesses c’est du vent aujourd’hui !

Hervé Poitevin fut agréablement surpris des opinions exprimées par son collègue. Luc lui devenait de plus en plus sympathique.

Une voiture venait d’arriver. Un homme en descendit qui se dirigea droit vers Poitevin. Les deux hommes se serrèrent la main.

— Bonjour commandant Poitevin. Je suis le docteur Laffont. Je remplace le docteur Lussan qui est en congé ce week-end.

— Ah, très bien. Enchanté. Où est-il ce diable d’homme de Frédéric ?

— Je crois qu’il est descendu passer deux journées aux Saintes-Maries de la Mer avec sa femme.

— Quel veinard !

— Oh, il revient ce soir. Demain vous aurez à faire avec lui à nouveau.

— Très bien. Mais c’est à vous qu’incombe la lourde tâche d’exhumer et d’examiner le cadavre sur place. D’abord de l’extraire délicatement de la gangue de terre dans laquelle il a été enseveli. Vous aurez l’aide de la scientifique, du major Delberghe en particulier. Puis c’est vous qui allez pratiquer l’autopsie dès ce soir. Le plus tôt sera le mieux.

— Toujours aussi pressés dans la police ! Je ferai tout ce que je pourrai. Soyez-en sûr. Mais je ne sais pas si j’aurais la possibilité de pratiquer l’autopsie.

Le docteur Laffont mit des gants, des couvre-chaussures et une charlotte. Il demanda au major Ramousse de l’aider à attacher sa blouse. Il tenait ses bras à demi levés. Il ressemblait à un chirurgien entrant en salle d’opération ! Aidé par Delberghe et les hommes de la scientifique [JLN28]il se mit au travail. Chaque fois que Poitevin ou un de ses hommes voulait s’approcher, il se relevait et disait :

— S’il vous plaît, écartez-vous de là ! Ne venez pas marcher ici ! Laissez-moi travailler. Nous vous donnerons nos remarques dès que nous aurons fini. S’il vous plaît ! Un peu de discipline enfin !

Manifestement le docteur Laffont n’avait pas le même caractère accommodant que le légiste Frédéric Lussan, ami de Poitevin !

Le travail de la scientifique et du docteur Laffont dura longtemps. Très longtemps. Il fallut aller chercher des sandwiches à Saint-Bonnet-le-Château pour midi. Véritable saucisson de campagne avait assuré le charcutier ! Ils furent engloutis avec avidité ! C’est le docteur Laffont qui donnait les ordres. De façon impérative. Poitevin vit plusieurs fois Delberghe hausser des épaules. Ce dernier devait trouver les précautions du légiste un peu trop tatillonnes.

Le docteur Laffont commençait à passer une brosse sur la terre. Puis à l’aide d’une petite spatule il enlevait une pellicule d’à peine un centimètre d’épaisseur. Il broyait cette terre dans sa main doucement en regardant bien ce qu’il avait recueilli. Il prenait alors quelques notes rapides sur un carnet. Puis il reprenait la brosse, puis la spatule, puis le carnet. Son travail méticuleux était bien réglé. Et il travaillait ainsi sur une petite surface, un carré d’à peine cinquante centimètres de côté. Il progressait lentement. Il faudrait la journée pour trouver l’ensemble du squelette ! Le docteur Laffont travaillait comme un paléontologue sur le trésor du cadavre d’un mammouth trouvé dans le permafrost sibérien !

Une telle lenteur énervait le major Delberghe. Tout en œuvrant avec précaution, lui il aurait été bien plus vite ! Et pourquoi cette brosse ? Et pourquoi ce carnet ? Une petite pelle aurait permis d’aller plus vite que cette maudite petite spatule ! A chaque fois que le major tentait de gratter la terre, le docteur l’arrêtait avec un ton qui ne souffrait aucune contestation. Poitevin avait bien du mal à calmer son major !

— C’est pas un légiste, c’est un archéologue ! disait Delberghe.

— Oui, t’as pas tort ! Archéo ou paléontologue, tu choisis ! Mais tu auras un rapport nickel ! Tout ce qui peut être trouvé, le sera. Et tout sera placé comme c’était dans la terre ! répondit Poitevin.

En effet le docteur Laffont étiquetait chaque membre découvert, le numérotait, le photographiait, notait sur son carnet. Il en faisait de même avec chaque morceau de chair. Il conservait même dans des flacons des échantillons de la terre qui entourait les restes du cadavre. Un long travail minutieux qui finit par impressionner les policiers, même le major Delberghe.

 

 

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